Texte à méditer :  Un pays dans lequel n'existe plus, le soir, une chambre dans laquelle
un enfant apprend le grec ou le violon est un pays perdu.
   Léon Schwarzenberg

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Mythologie - Le mythe de l'Atlantide

Groupement de textes sur le mythe de l’Atlantide

I.              Platon, Timée 21e-22aatlantide_a.jpg

 En effet, les monuments écrits disent que votre cité détruisit jadis une immense puissance qui marchait insolemment sur l’Europe et l’Asie tout entières, venant d’un autre monde situé dans l’océan Atlantique. On pouvait alors traverser cet Océan ; car il s’y trouvait une île devant ce détroit que vous appelez, dites-vous, les colonnes d’Héraclès. Cette île était plus grande que la Libye et l’Asie réunies. De cette île on pouvait alors passer dans les autres îles et de celles-ci gagner tout le continent qui s’étend en face d’elles et borde cette véritable mer. Car tout ce qui est en deçà du détroit dont nous parlons ressemble à un port dont l’entrée est étroite, tandis que ce qui est au-delà forme une véritable mer et que la terre qui l’entoure a vraiment tous les titres pour être appelée continent. Or dans cette île Atlantide, des rois avaient formé une grande et admirable puissance, qui étendait sa domination sur l’île entière et sur beaucoup d’autres îles et quelques parties du continent. En outre, en deçà du détroit, de notre côté, ils étaient maîtres de la Libye jusqu’à l’Égypte, et de l’Europe jusqu’à la Tyrrhénie. Or, un jour, cette puissance, réunissant toutes ses forces, entreprit d’asservir d’un seul coup votre pays, le nôtre et tous les peuples en deçà du détroit. Ce fut alors, Solon, que la puissance de votre cité fit éclater aux yeux du monde sa valeur et sa force. Comme elle l’emportait sur toutes les autres par le courage et tous les arts de la guerre, ce fut elle qui prit le commandement des Hellènes ; mais, réduite à ses seules forces par la défection des autres et mise ainsi dans la situation la plus critique, elle vainquit les envahisseurs, éleva un trophée, préserva de l’esclavage les peuples qui n’avaient pas encore été asservis, et rendit généreusement à la liberté tous ceux qui, comme nous, habitent à l’intérieur des colonnes d’Héraclès. Mais dans le temps qui suivit, il y eut des tremblements de terre et des inondations extraordinaires, et, dans l’espace d’un seul jour et d’une seule nuit néfastes, tout ce que vous aviez de combattants fut englouti d’un seul coup dans la terre, et l’île Atlantide, s’étant abîmée dans la mer, disparut de même. Voilà pourquoi, aujourd’hui encore, cette mer-là est impraticable et inexplorable, la navigation étant gênée par les bas fonds vaseux que l’île a formés en s’affaissant.

II.             Platon, Critias

Et maintenant voici à peu près de quelle manière commença ce long récit. Nous avons déjà dit, au sujet du tirage au sort que firent les dieux, qu’ils partagèrent toute la terre en lots plus ou moins grands suivant les pays et qu’ils établirent en leur honneur des temples et des sacrifices. C’est ainsi que Poséidon, ayant eu en partage l’île Atlantide, installa des enfants qu’il avait eus d’une femme mortelle dans un endroit de cette île que je vais décrire. Du côté de la mer, s’étendait, par le milieu de l’île entière, une plaine qui passe pour avoir été la plus belle de toutes les plaines et fertile par excellence. Vers le centre de cette plaine, à une distance d’environ cinquante stades, on voyait une montagne qui était partout de médiocre altitude. Sur cette montagne habitait un de ces hommes qui, à l’origine, étaient, en ce pays, nés de la terre. Il s’appelait Événor et vivait avec une femme du nom de Leucippe. Ils engendrèrent une fille unique, Clito, qui venait d’atteindre l’âge nubile, quand son père et sa mère moururent. Poséidon, s’en étant épris, s’unit à elle et fortifia la colline où elle demeurait, en en découpant le pourtour par des enceintes faites alternativement de mer et de terre, les plus grandes enveloppant les plus petites. Il en traça deux de terre et trois de mer et les arrondit en partant du milieu de l’île, dont elles étaient partout à égale distance, de manière à rendre le passage infranchissable aux hommes ; car on ne connaissait encore en ce temps-là ni vaisseaux ni navigation. Lui-même embellit l’île centrale, chose aisée pour un dieu. Il fit jaillir du sol deux sources d’eau, l’une chaude et l’autre froide, et fit produire à la terre des aliments variés et abondants. Il engendra cinq couples de jumeaux mâles, les éleva, et, ayant partagé l’île entière de l’Atlantide en dix portions, il attribua au premier né du couple le plus vieux la demeure de sa mère et le lot de terre alentour, qui était le plus vaste et le meilleur ; il l’établit roi sur tous ses frères et, de ceux-ci, fit des souverains, en donnant à chacun d’eux un grand nombre d’hommes à gouverner et un vaste territoire. Il leur donna des noms à tous. Le plus vieux, le roi, reçut le nom qui servit à désigner l’île entière et la mer qu’on appelle Atlantique, parce que le premier roi du pays à cette époque portait le nom d’Atlas. Le jumeau né après lui, à qui était échue l’extrémité de l’île du côté des colonnes d’Héraclès, jusqu’à la région qu’on appelle aujourd’hui Gadirique en ce pays, se nommait en grec Eumélos et en dialecte indigène Gadire, mot d’où la région a sans doute tiré son nom. Les enfants du deuxième couple furent appelés, l’un Amphérès, l’autre Evaimon. Du troisième couple, l’aîné reçut le nom de Mnéseus, le cadet celui d’Autochthon. Du quatrième, le premier né fut nommé Elasippos, le deuxième Mestor ; à l’aîné du cinquième groupe on donna le nom d’Azaès, au cadet celui de Diaprépès. Tous ces fils de Poséidon et leurs descendants habitèrent ce pays pendant de longues générations. Ils régnaient sur beaucoup d’autres îles de l’Océan et, comme je l’ai déjà dit, ils étendaient en outre leur empire, de ce côté-ci, à l’intérieur du détroit, jusqu’à l’Égypte et à la Tyrrhénie.

La race d’Atlas devint nombreuse et garda les honneurs du pouvoir. Le plus âgé était roi, et, comme il transmettait toujours le sceptre au plus âgé de ses fils, ils conservèrent la royauté pendant de nombreuses générations. Ils avaient acquis des richesses immenses, telles qu’on n’en vit jamais dans aucune dynastie royale et qu’on n’en verra pas facilement dans l’avenir. Ils disposaient de toutes les ressources de leur cité et de toutes celles qu’il fallait tirer de la terre étrangère. Beaucoup leur venaient du dehors, grâce à leur empire, mais c’est l’île elle-même qui leur fournissait la plupart des choses à l’usage de la vie, en premier lieu tous les métaux, solides ou fusibles, qu’on extrait des mines, et en particulier une espèce dont nous ne possédons plus que le nom, mais qui était alors plus qu’un nom et qu’on extrayait de la terre en maint endroit de l’île, l’orichalque, le plus précieux, après l’or, des métaux alors connus. Puis tout ce que la forêt fournit de matériaux pour les travaux des charpentiers, l’île le produisait aussi en abondance. Elle nourrissait aussi abondamment les animaux domestiques et sauvages. On y trouvait même une race d’éléphants très nombreuse ; car elle offrait une plantureuse pâture non seulement à tous les autres animaux qui paissent au bord des marais, des lacs et des rivières, ou dans les forêts, ou dans les plaines, mais encore également à cet animal, qui par nature est le plus gros et le plus vorace. En outre, tous les parfums que la terre nourrit à présent, en quelque endroit que ce soit, qu’ils viennent de racines ou d’herbes ou de bois, ou de sucs distillés par les fleurs ou les fruits, elle les produisait et les nourrissait parfaitement, et aussi les fruits cultivés et les secs, dont nous usons pour notre nourriture, et tous ceux dont nous nous servons pour compléter nos repas, et que nous désignons par le terme général de légumes, et ces fruits ligneux qui nous fournissent des boissons, des aliments et des parfums, et ce fruit à écailles et de conservation difficile, fait pour notre amusement et notre plaisir, et tous ceux que nous servons après le repas pour le soulagement et la satisfaction de ceux qui souffrent d’une pesanteur d’estomac, tous ces fruits, cette île sacrée qui voyait alors le soleil, les produisait magnifiques, admirables, en quantités infinies. Avec toutes ces richesses qu’ils tiraient de la terre, les habitants construisirent les temples, les palais des rois, les ports, les chantiers maritimes, et ils embellirent tout le reste du pays dans l’ordre que je vais dire.

Ils commencèrent par jeter des ponts sur les fossés d’eau de mer qui entouraient l’antique métropole, pour ménager un passage vers le dehors et vers le palais royal. Ce palais, ils l’avaient élevé des l’origine à la place habitée par le dieu et par leurs ancêtres. Chaque roi, en le recevant de son prédécesseur, ajoutait à ses embellissements et mettait tous ses soins à le surpasser, si bien qu’ils firent de leur demeure un objet d’admiration par la grandeur et la beauté de leurs travaux. Ils creusèrent depuis la mer jusqu’à l’enceinte extérieure un canal de trois plèthres de large, de cent pieds de profondeur et de cinquante stades de longueur, et ils ouvrirent aux vaisseaux venant de la mer une entrée dans ce canal, comme dans un port, en y ménageant une embouchure suffisante pour que les plus grands vaisseaux y pussent pénétrer. En outre, à travers les enceintes de terre qui séparaient celles d’eau de mer, vis-à-vis des ponts, ils ouvrirent des tranchées assez larges pour permettre à une trière de passer d’une enceinte à l’autre, et par-dessus ces tranchées ils mirent des toits pour qu’on pût naviguer dessous ; car les parapets des enceintes de terre étaient assez élevés au-dessus de la mer. Le plus grand des fossés circulaires, celui qui communiquait avec la mer, avait trois stades de largeur, et l’enceinte de terre qui lui faisait suite en avait autant. Des deux enceintes suivantes, celle d’eau avait une largeur de deux stades et celle de terre était encore égale à celle d’eau qui la précédait ; celle qui entourait l’île centrale n’avait qu’un stade. Quant à l’île où se trouvait le palais des rois, elle avait un diamètre de cinq stades. Ils revêtirent d’un mur de pierre le pourtour de cette île, les enceintes et les deux côtés du pont, qui avait une largeur d’un plèthre. Ils mirent des tours et des portes sur les ponts et à tous les endroits où passait la mer. Ils tirèrent leurs pierres du pourtour de l’île centrale et de dessous les enceintes, à l’extérieur et à l’intérieur ; il y en avait des blanches, des noires et des rouges. Et tout en extrayant les pierres, ils construisirent des bassins doubles creusés dans l’intérieur du sol, et couverts d’un toit par le roc même. Parmi ces constructions les unes étaient d’une seule couleur ; dans les autres, ils entremêlèrent les pierres de manière à faire un tissu varié de couleurs pour le plaisir des yeux, et leur donnèrent ainsi un charme naturel. Ils revêtirent d’airain, en guise d’enduit, tout le pourtour du mur qui entourait l’enceinte la plus extérieure ; d’étain fondu celui de l’enceinte intérieure, et celle qui entourait l’acropole elle-même d’orichalque aux reflets de feu. "

Le palais royal, à l’intérieur de l’acropole, avait été agencé comme je vais dire. Au centre même de l’acropole il y avait un temple consacré à Clito et à Poséidon. L’accès en était interdit et il était entouré d’une clôture d’or. C’est là qu’à l’origine ils avaient engendré et mis au jour la race des dix princes. C’est là aussi qu’on venait chaque année des dix provinces qu’ils s’étaient partagées offrir à chacun d’eux les sacrifices de saison. Le temple de Poséidon lui-même était long d’un stade, large de trois plèthres et d’une hauteur proportionnée à ces dimensions ; mais il avait dans son aspect quelque chose de barbare. Le temple tout entier, à l’extérieur, était revêtu d’argent, hormis les acrotères, qui l’étaient d’or ; à l’intérieur, la voûte était tout entière d’ivoire émaillé d’or, d’argent et d’orichalque ; tout le reste, murs, colonnes et pavés, était garni d’orichalque. On y avait dressé des statues d’or, en particulier celle du dieu, debout sur un char, conduisant six chevaux ailés, et si grand que sa tête touchait la voûte, puis, en cercle autour de lui, cent Néréides sur des dauphins ; car on croyait alors qu’elles étaient au nombre de cent ; mais il y avait aussi beaucoup d’autres statues consacrées par des particuliers. Autour du temple, à l’extérieur, se dressaient les statues d’or de toutes les princesses et de tous les princes qui descendaient des dix rois et beaucoup d’autres grandes statues dédiées par les rois et les particuliers, soit de la ville même, soit des pays du dehors soumis à leur autorité. Il y avait aussi un autel dont la grandeur et le travail étaient en rapport avec tout cet appareil, et tout le palais de même était proportionné à la grandeur de l’empire, comme aussi aux ornements du temple.

Les deux sources, l’une d’eau froide et l’autre d’eau chaude, avaient un débit considérable et elles étaient, chacune, merveilleusement adaptées aux besoins des habitants par l’agrément et la vertu de leurs eaux. Ils les avaient entourées de bâtiments et de plantations d’arbres appropriées aux eaux. Ils avaient construit tout autour des bassins, les uns à ciel ouvert, les autres couverts, destinés aux bains chauds en hiver. Les rois avaient les leurs à part, et les particuliers aussi ; il y en avait d’autres pour les femmes et d’autres pour les chevaux et les autres bêtes de somme, chacun d’eux étant disposé suivant sa destination. Ils conduisaient l’eau qui s’en écoulait dans le bois sacré de Poséidon, où il y avait des arbres de toutes essences, d’une grandeur et d’une beauté divines, grâce à la qualité du sol ; puis ils la faisaient écouler dans les enceintes extérieures par des aqueducs qui passaient sur les ponts. Là, on avait aménagé de nombreux temples dédiés à de nombreuses divinités, beaucoup de jardins et beaucoup de gymnases, les uns pour les hommes, les autres pour les chevaux, ces derniers étant construits à part dans chacune des deux îles formées par les enceintes circulaires. Entre autres, au milieu de la plus grande île, on avait réservé la place d’un hippodrome d’un stade de large, qui s’étendait en longueur sur toute l’enceinte, pour le consacrer aux courses de chevaux. Autour de l’hippodrome, il y avait, de chaque côté, des casernes pour la plus grande partie de la garde. Ceux des gardes qui inspiraient le plus de confiance tenaient garnison dans la plus petite des deux enceintes, qui était aussi la plus près de l’acropole, et à ceux qui se distinguaient entre tous par leur fidélité on avait assigné des quartiers à l’intérieur de l’acropole autour des rois mêmes.
Les arsenaux étaient pleins de trières et de tous les agrès nécessaires aux trières, le tout parfaitement apprêté. Et voilà comment tout était disposé autour du palais des rois.

Quand on avait traversé les trois ports extérieurs, on trouvait un mur circulaire commençant à la mer et partout distant de cinquante stades de la plus grande enceinte et de son port. Ce mur venait fermer au même point l’entrée du canal du côté de la mer. Il était tout entier couvert de maisons nombreuses et serrées les unes contre les autres, et le canal et le plus grand port étaient remplis de vaisseaux et de marchands venus de tous les pays du monde et de leur foule s’élevaient jour et nuit des cris, du tumulte et des bruits de toute espèce.
Je viens de vous donner un rapport assez fidèle de ce que l’on m’a dit jadis de la ville et du vieux palais. A présent il me faut essayer de rappeler quel était le caractère du pays et la forme de son organisation. Tout d’abord, on m’a dit que tout le pays était très élevé et à pic sur la mer, mais que tout autour de la ville s’étendait une plaine qui l’entourait et qui était elle-même encerclée de montagnes descendant jusqu’à la mer ; que sa surface était unie et régulière, qu’elle était oblongue en son ensemble, qu’elle mesurait sur un côté trois mille stades et à son centre, en montant de la mer, deux mille. Cette région était, dans toute la longueur de l’île, exposée au midi et à l’abri des vents du nord. On vantait alors les montagnes qui l’entouraient, comme dépassant en nombre, en grandeur et en beauté toutes celles qui existent aujourd’hui. Elles renfermaient un grand nombre de riches villages peuplés de périèques, des rivières, des lacs et des prairies qui fournissaient une pâture abondante à tous les animaux domestiques et sauvages et des bois nombreux et d’essences variées amplement suffisants pour toutes les sortes d’ouvrages de l’industrie.

Or cette plaine avait été, grâce à la nature et aux travaux d’un grand nombre de rois au cours de longues générations, aménagée comme je vais dire. Elle avait la forme d’un quadrilatère généralement rectiligne et oblong ; ce qui lui manquait en régularité avait été corrigé par un fossé creusé sur son pourtour. En ce qui regarde la profondeur, la largeur et la longueur de ce fossé, il est difficile de croire qu’il ait eu les proportions qu’on lui prête, si l’on considère que c’était un ouvrage fait de main d’homme, ajouté aux autres travaux. Il faut cependant répéter ce que nous avons ouï dire : il avait été creusé à la profondeur d’un plèthre, sa largeur était partout d’un stade, et, comme sa longueur embrassait toute la plaine, elle montait à dix mille stades. Il recevait les cours d’eau qui descendaient des montagnes, faisait le tour de la plaine, aboutissait à la ville par ses deux extrémités, d’où on le laissait s’écouler dans la mer. De la partie haute de la ville partaient des tranchées d’environ cent pieds de large, qui coupaient la plaine en ligne droite et se déchargeaient dans le fossé près de la mer ; de l’une à l’autre il y avait un intervalle de cent stades. Elles servaient au flottage des bois descendus des montagnes vers la ville et au transport par bateaux des autres productions de chaque saison, grâce à des canaux qui partaient des tranchées et les faisaient communiquer obliquement les unes avec les autres et avec la ville. Notez qu’il y avait tous les ans deux récoltes, parce que l’hiver on utilisait les pluies de Zeus, et en été, les eaux qui jaillissent de la terre, qu’on amenait des tranchées.

En ce qui regarde le nombre de soldats que devait fournir la plaine en cas de guerre, on avait décidé que chaque district fournirait un chef. La grandeur du district était de dix fois dix stades et il y en avait en tout six myriades. Quant aux hommes à tirer des montagnes et du reste du pays, leur nombre, à ce qu’on m’a dit, était infini ; ils avaient tous été répartis par localités et par villages entre ces districts sous l’autorité des chefs. Or le chef avait ordre de fournir pour la guerre la sixième partie d’un char de combat, en vue d’en porter l’effectif à dix mille ; deux chevaux et leurs cavaliers ; en outre un attelage de deux chevaux, sans char, avec un combattant armé d’un petit bouclier et un conducteur des deux chevaux porté derrière le combattant, plus deux hoplites, des archers et des frondeurs au nombre de deux pour chaque espèce, des fantassins légers lanceurs de pierres et de javelots au nombre de trois pour chaque espèce, et quatre matelots pour remplir douze cents navires. C’est ainsi qu’avait été réglée l’organisation militaire de la ville royale. Pour les neuf autres provinces, chacune avait son organisation particulière, dont l’explication demanderait beaucoup de temps.

Le gouvernement et les charges publiques avaient été réglés à l’origine de la manière suivante. Chacun des dix rois dans son district et dans sa ville avait tout pouvoir sur les hommes et sur la plupart des lois : il punissait et faisait mettre à mort qui il voulait. Mais leur autorité l’un sur l’autre et leurs relations mutuelles étaient réglées sur les instructions de Poséidon, telles qu’elles leur avaient été transmises par la loi, et par les inscriptions gravées par les premiers rois sur une colonne d’orichalque, placée au centre de l’île dans le temple de Poséidon. C’est dans ce temple qu’ils s’assemblaient tous les cinq ans ou tous les six ans alternativement, accordant le même honneur au pair et à l’impair. Dans cette assemblée, ils délibéraient sur les affaires communes, ils s’enquéraient si l’un d’eux enfreignait la loi et le jugeaient. Au moment de porter leur jugement, ils se donnaient d’abord les uns aux autres des gages de leur foi de la manière suivante. Il y avait dans l’enceinte du temple de Poséidon des taureaux en liberté. Les dix rois, laissés seuls, priaient le dieu de leur faire capturer la victime qui lui serait agréable, après quoi ils se mettaient en chasse avec des bâtons et des noeuds coulants, sans fer. Ils amenaient alors à la colonne le taureau qu’ils avaient pris, l’égorgeaient à son sommet et faisaient couler le sang sur l’inscription. Sur la colonne, outre les lois, un serment était gravé, qui proférait de terribles imprécations contre ceux qui désobéiraient. Lors donc qu’ils avaient sacrifié suivant leurs lois, ils consacraient tout le corps du taureau, puis, remplissant de vin un cratère, ils y jetaient au nom de chacun d’eux un caillot de sang et portaient le reste dans le feu, après avoir purifié le pourtour de la colonne. Puisant ensuite dans le cratère avec des coupes d’or, ils faisaient une libation sur le feu en jurant qu’ils jugeraient conformément aux lois inscrites sur la colonne et puniraient quiconque les aurait violées antérieurement, qu’à l’avenir ils n’enfreindraient volontairement aucune des prescriptions écrites et ne commanderaient et n’obéiraient à un commandement que conformément aux lois de leur père. Lorsque chacun d’eux avait pris cet engagement pour lui-même et sa descendance, il buvait et consacrait sa coupe dans le temple du dieu ; puis il s’occupait du dîner et des cérémonies nécessaires. Quand l’obscurité était venue et que le feu des sacrifices était refroidi, chacun d’eux revêtait une robe d’un bleu sombre de toute beauté, puis ils s’asseyaient à terre dans les cendres du sacrifice où ils avaient prêté serment, et, pendant la nuit, après avoir éteint tout le feu dans le temple, ils étaient jugés ou jugeaient, si quelqu’un en accusait un autre d’avoir enfreint quelque prescription. Leurs jugements rendus, ils les inscrivaient, au retour de la lumière, sur une table d’or, et les dédiaient avec leurs robes, comme un mémorial. Il y avait en outre beaucoup d’autres lois particulières relatives aux prérogatives de chacun des rois, dont les plus importantes étaient de ne jamais porter les armes les uns contre les autres, de se réunir pour se prêter main-forte, dans le cas où l’un d’eux entreprendrait de détruire l’une des races royales dans son État, de délibérer en commun, comme leurs prédécesseurs, sur les décisions à prendre touchant la guerre et les autres affaires, mais en laissant l’hégémonie à la race d’Atlas. Le roi n’était pas maître de condamner à mort aucun de ceux de sa race, sans l’assentiment de plus de la moitié des dix rois.

Telle était la formidable puissance qui existait alors en cette contrée, et que le dieu assembla et tourna contre notre pays, pour la raison que voici. Pendant de nombreuses générations, tant que la nature du dieu se fit sentir suffisamment en eux, ils obéirent aux lois et restèrent attachés au principe divin auquel ils étaient apparentés. Ils n’avaient que des pensées vraies et grandes en tout point, et ils se comportaient avec douceur et sagesse en face de tous les hasards de la vie et à l’égard les uns des autres. Aussi, n’ayant d’attention qu’à la vertu, faisaient-ils peu de cas de leurs biens et supportaient-ils aisément le fardeau qu’était pour eux la masse de leur or et de leurs autres possessions. Ils n’étaient pas enivrés par les plaisirs de la richesse et, toujours maîtres d’eux-mêmes, ils ne s’écartaient pas de leur devoir. Tempérants comme ils étaient, ils voyaient nettement que tous ces biens aussi s’accroissaient par l’affection mutuelle unie à la vertu, et que, si on s’y attache et les honore, ils périssent eux-mêmes et la vertu avec eux. Tant qu’ils raisonnèrent ainsi et gardèrent leur nature divine, ils virent croître tous les biens dont j’ai parlé. Mais quand la portion divine qui était en eux s’altéra par son fréquent mélange avec un élément mortel considérable et que le caractère humain prédomina, incapables dès lors de supporter la prospérité, ils se conduisirent indécemment, et à ceux qui savent voir, ils apparurent laids, parce qu’ils perdaient les plus beaux de leurs biens les plus précieux, tandis que ceux qui ne savent pas discerner ce qu’est la vraie vie heureuse les trouvaient justement alors parfaitement beaux et heureux, tout infectés qu’ils étaient d’injustes convoitises et de l’orgueil de dominer. Alors le dieu des dieux, Zeus, qui règne suivant les lois et qui peut discerner ces sortes de choses, s’apercevant du malheureux état d’une race qui avait été vertueuse, résolut de les châtier pour les rendre plus modérés et plus sages. A cet effet, il réunit tous les dieux dans leur demeure, la plus précieuse, celle qui, située au centre de tout l’univers, voit tout ce qui participe à la génération, et, les ayant rassemblés, il leur dit :...

 III.   Texte2 : PLUTARQUE

À cinq jours de la Grande-Bretagne, et à l'ouest. Trois autres îles, à égale distance de cette île et entre elles, sont placées en avant, et tout à fait au sud-ouest.

Dans une de ces îles, suivant les traditions mythologiques des barbares, Saturne fut emprisonné par Jupiter. Sous la surveillance de son fils, il résidait dans la plus reculée, et au-delà de la portion de mer qu'on appelle mer Saturnienne.

Les barbares ajoutent que le grand continent qui environne en cercle la grande mer, un peu moins éloigné des autres îles, est à environ cinq mille stades d'Ogygie, et que l'on ne peut y aborder qu'avec des bâtiments à rames.

Les eaux, en effet, ne permettent qu'une lente navigation, et sont rendues bourbeuses par la quantité de vase qu'y déposent de nombreux affluents venus de la terre ferme. Il en résulte de tels atterrissements que la mer en est épaisse: elle prend une sorte de consistance, à ce point qu'on l'a crue glacée .

La partie de ce continent qui longe la mer est occupée par des Grecs. Ils s'étendent sur un golfe qui n'a pas moins de surface que les palus Méotides et dont l'embouchure répond précisément, en ligne droite, à celle de la mer Caspienne.

Ils s'appellent et s'estiment continentaux, et ils donnent le nom d'insulaires à ceux qui habitent notre sol, attendu qu'il est entouré par la mer de tous les côtés. D'après eux, aux peuples de Saturne se mêlèrent, plus tard, ceux qui, venus avec Hercule, furent laissés dans cette contrée; et l'élément grec, déjà éteint et dominé par l'influence de la langue, des lois et du régime barbares, se trouva comme ranimé, grâce à cette adjonction qui lui donna une nouvelle puissance et un nouveau développement. Voilà pourquoi, chez eux, les premiers honneurs sont pour Hercule et les seconds pour Saturne.

Quand l'étoile de Saturne, par nous appelée Phénon et par eux - me fut-il dit - Nycturus, est arrivée au signe du Taureau, ce qui exige une révolution de trente ans, ils procèdent à un sacrifice préparé longtemps à l'avance.

On organise aussi une expédition maritime dans les conditions suivantes. Des habitants désignés par le sort montent chacun sur un nombre égal d'esquifs; là ils ont soigneusement ménagé tout ce qui est nécessaire pour un voyage à rame sur une mer aussi considérable, et pour un aussi long séjour en pays étranger. Une fois partis, nos navigateurs éprouvent, comme on le conçoit bien, des fortunes diverses. Ceux qui ont échappé aux hasards de la mer commencent par aborder dans les îles opposées, où habitent des Grecs. Là, durant trente jours, ils voient le soleil se dérober moins d'une heure.

C'est là ce qui constitue la nuit: une espèce de crépuscule léger, entre chien et loup comme on dit, et qui règne après le coucher du soleil. Ils restent là durant quatre-vingt-dix jours, au milieu d'hommages, de soins affectueux, et estimés, proclamés personnages saints; après quoi les vents les remportent de nouveau au-delà de la mer.

Personne d'autre n'habite leurs îles, à l'exception d'eux-mêmes et de ceux qui y furent envoyés avant eux. Il leur est permis de retourner dans leur patrie quand ils ont été voués treize ans au culte du dieu; mais ils préfèrent, pour la plupart, prolonger là leur séjour: les uns par habitude, les autres parce que, sans travail et sans embarras, ils se trouvent libres de consacrer tout leur temps à l'étude et à la philosophie.

"Rien n'est plus merveilleux que la nature de cette île. L'air y est d'une douceur charmante. Quant à ceux qui pensaient à la quitter, le dieu les en empêcha en venant se présenter à eux comme on ferait à des familiers et des amis: car ce n'est pas seulement en songe ou par des visions symboliques, c'est face à face que beaucoup de ces insulaires voient des génies et conversent avec eux.

Pour ce qui est de Saturne lui-même, il réside dans une grotte profonde, endormi sur un rocher étincelant comme de l'or; c'est le sommeil que Jupiter a imaginé de lui donner pour lien [...] Les génies dont nous avons parlé entourent Saturne et lui prodiguent leurs soins. C'étaient eux qui composaient sa cour quand il régnait sur les dieux et les hommes.

Ayant par eux-mêmes le don de prophétie, ils rendent beaucoup d'oracles et, sur les événements de la plus grande importance, ils formulent des révélations précieuses qu'ils présentent comme les songes de Saturne. En effet, tout ce que Jupiter médite à l'avance, Saturne le voit en dormant et son réveil se signale par des passions qui rappellent celles des titans, par des tempêtes soulevées dans son imagination. Puis le sommeil vient le calmer complètement [...] "

Transporté dans cette île, l'étranger qui m'a raconté ces détails y rendit à loisir ses hommages au dieu. Il amassa en astronomie autant de connaissances que l'on peut en acquérir lorsqu'on est géomètre consommé et, pour les études philosophiques, il approfondit celles qui se rattachent à la nature. Il se sentait en outre le désir - comme le besoin - de connaître la grande île: ainsi appelle-t-on là-bas, à ce qu'il parait, le séjour que nous habitons. Quand ses trente ans furent expirés et que, de son pays, d'autres furent venus prendre sa place, il dit adieu à ses amis et se mit en mer [...J

Quelles aventures furent les siennes, quelles populations il traversa, déchiffrant les caractères sacrés, se faisant initier à tous les mystères, c'est ce qu'il me faudrait plus d'un jour pour vous raconter, Si je prétendais reproduire ses récits avec les détails et l'exactitude qu'il y apporta [...] Il séjourna plus longtemps qu'ailleurs à Carthage, attendu que Saturne y est particulièrement honoré. Quand la première Carthage avait été détruite, des parchemins sacrés avaient été emportés secrètement et avaient longtemps disparu, enfouis sous la terre [...] "

 

IV.           Texte 3 : BACON ,New Atlantis

Sachez d'abord ceci, qui peut-être vous semblera à peine croyable: il y a environ trois mille ans ou un peu plus, la navigation dans le monde, surtout pour les voyages lointains, était plus importante que de nos jours.

N'allez pas présumer que j'ignore combien elle s'est développée dans vos pays depuis cent vingt ans: je le sais fort bien, et cependant j'affirme qu'elle était plus importante par le passé qu'aujourd'hui.

Que ce soit l'exemple de l'Arche sauvant les rescapés du genre humain du Déluge universel qui ait donné confiance aux hommes pour s'aventurer sur les mers ou qu'il s'agisse d'une tout autre cause, telle est, en tout cas, la vérité. Les Phéniciens, et surtout les Tyriens, avaient des flottes puissantes, de même que les gens de Carthage, cette colonie de Tyr située encore plus à l'ouest. Vers l'est, la marine égyptienne et celle de Palestine étaient tout aussi importantes. Il en allait de même pour la Chine et la Grande Atlantide, que vous nommez Amérique , où l'on ne possède plus aujourd'hui que des jonques et des canoës, et qui comptaient alors de nombreux vaisseaux de haut bord.

(...) A la même époque, et une génération plus tard, voire d'avantage, les habitants de la Grande Atlantide connurent une grande prospérité.

Le récit et la description faits par un homme célèbre de chez vous racontent que la descendance de Neptune s'était installée là. Cet auteur a décrit le temple magnifique, le palais, la cité, la colline et les multiples cours d'eau aisément navigables qui, comme autant de chaînes, encerclaient le site en question et son temple.

Il vous a rapporté que les hommes accédaient à ce temple en gravissant plus d'un degré, comme si ce chemin ascendant était une scala coeli. Bien que ce récit soit tout entier poétique et fabuleux, cependant il a ceci de vrai que ledit pays d'Atlantide, de même que celui du Pérou, appelé encore Coya, ainsi que celui du Mexique, qu'on nommait alors Tyrambel, étaient de puissants et superbes royaumes, par leurs armes, leur flotte et leurs richesses. Si puissants que, au même moment, ou en tout cas à moins de dix ans d'écart, ils entreprirent de grandes expéditions, ceux de Tyrambel traversant l'Atlantique en direction de la Méditerranée et ceux de Coya franchissant la mer du Sud jusqu'à cette île qui est la nôtre.

En ce qui concerne la première expédition, celle qui alla jusqu'en Europe, le même auteur de chez vous en eut, semble-t-il, quelque écho, grâce au prêtre égyptien qu'il cite. Car, sans doute, une chose de ce genre eut lieu. Quand à savoir si ce furent vraiment les anciens Athéniens qui eurent la gloire de tenir tête à ces assaillants et de repousser leur flotte, je ne saurais le dire. Mais il est sûr que jamais bateau ni homme ne revint de ce voyage.

(...) La vengeance divine cependant ne tarda pas à les punir de ces ambitieuses expéditions: moins d'une centaine d'années plus tard, la Grande Atlantide fut totalement détruite et ruinée, non par un tremblement de terre, comme le dit votre auteur (cette région du monde est peu sujette aux tremblements de terre), mais par un Déluge qui lui fut particulier, par une inondation. Car il y avait à cette époque dans ce pays des fleuves bien plus grands et des montagnes bien plus hautes que ce que l'on voit dans le Vieux Monde pour déverser de l'eau dans les parties basses.

Mais il est vrai aussi que, lors de cette inondation, la hauteur des eaux ne dépassa pas quarante pieds dans la plupart des endroits. Aussi, bien qu'elle fît périr en masse hommes et bêtes, quelques sauvages cependant, hôtes de la forêt, en réchappèrent. (...)


hetzel_vingt_mille.jpgV.             Texte 5 : J. VERNE, Vingt mille lieues sous les mers 

Nous étions arrivés à un premier plateau, où d'autres surprises m'attendaient encore. Là se dessinaient de pittoresques ruines, qui trahissaient la main de l'homme, et non plus celle du Créateur. C'étaient de vastes amoncellements de pierres où l'on distinguait de vagues formes de châteaux, de temples, revêtus d'un monde de zoophytes en fleurs, et auxquels, au lieu de lierre, les algues et les fucus faisaient un épais manteau végétal.

Mais qu'était donc cette portion du globe engloutie par les cataclysmes? Qui avait disposé ces roches et ces pierres comme des dolmens des temps antéhistoriques?

Où étais-je, où m'avait entraîné la fantaisie du capitaine Nemo? J'aurais voulu l'interroger. Ne le pouvant, je l'arrêtai. Je saisis son bras. Mais lui, secouant la tête, et me montrant le dernier sommet de la montagne, sembla me dire: " Viens ! Viens encore ! Viens toujours ! "

Je le suivis dans un dernier élan, et en quelques minutes, j'eus gravi le pic qui dominait d'une dizaine de mètres toute cette masse rocheuse. Je regardai cette pente que nous venions de franchir. La montagne ne s'élevait que de sept à huit cents pieds au-dessus de la plaine; mais de son versant opposé, elle dominait d'une hauteur double le fond en contrebas de cette portion de l'Atlantique.

Mes regards s'étendaient au loin et embrassaient un vaste espace éclairé par une fulguration violente. En effet, c'était un volcan que cette montagne. A cinquante pieds au-dessous du pic, au milieu d'une pluie de pierres et de scories, un large cratère vomissait des torrents de lave, qui se dispersaient en cascades de feu au sein de la masse liquide. Ainsi posé, ce volcan, comme un immense flambeau, éclairait la plaine inférieure jusqu'aux dernières limites de l'horizon. J'ai dit que le cratère sous-marin rejetait des laves, mais non des flammes. Il faut aux flammes l'oxygène de l'air, et elles ne sauraient se développer sous les eaux; mais des coulées de lave, qui ont en elles le principe de leur incandescence, peuvent se porter au rouge blanc, lutter victorieusement contre l'élément liquide et se vaporiser à son contact. De rapides courants entraînaient tous ces gaz en diffusion, et les torrents laviques glissaient jusqu'au bas de la montagne, comme des déjections du Vésuve sur un autre Torre del Greco.

En effet, là, sous mes yeux, ruinée, abîmée, jetée bas, apparaissait une ville détruite, ses toits effondrés, ses temples abattus, ses arcs disloqués, ses colonnes gisant à terre, où l'on sentait encore les solides proportions d'une sorte d'architecture toscane; plus loin, quelques restes d'un gigantesque aqueduc; ici l'exhaussement empâté d'une acropole, avec les formes flottantes d'un Parthénon; là, des vestiges de quai, comme si quelque antique port eût abrité jadis sur les bords d'un océan disparu les vaisseaux marchands et les trirèmes de guerre; plus loin encore, de longues lignes de murailles écroulées, de larges rues désertes, toute une Pompéi enfouie sous les eaux, que le capitaine Nemo ressuscitait à mes regards!

Où étais-je? Où étais-je? Je voulais le savoir à tout prix, je voulais parler, je voulais arracher la sphère de cuivre qui emprisonnait ma tête. Mais le capitaine Nemo vint à moi et m'arrêta d'un geste. Puis, ramassant un morceau de pierre crayeuse, il s'avança vers un roc de basalte noire et traça ce seul mot,

ATLANTIDE.

Quel éclair traversa mon esprit ? L'Atlantide, l'ancienne Méropide de Théopompe; l'Atlantide de Platon, ce continent nié par Origène, Porphyre, Jamblique, d'Anville, Malte-Brun, Humboldt, qui mettaient sa disparition au compte des récits légendaires, admis par Possidonius, Pline, Ammien Marcellin, Tertullien, Engel, Sherer, Tournefort, Buffon, d'Avezac, je l'avais là sous les yeux, portant encore les irrécusables témoignages de sa catastrophe! C'était donc cette région engloutie qui existait en dehors de l'Europe, de l'Asie, de la Libye, au delà des colonnes d'Hercule, où vivait ce peuple puissant des Atlantes, contre lequel se firent les premières guerres de l'ancienne Grèce!

L'historien qui a consigné dans ses écrits les hauts faits de ces temps héroïques, c'est Platon lui-même Son dialogue de Timée et de Critias a été, pour ainsi dire, tracé sous l'inspiration de Solon, poète et législateur. Un jour, Solon s'entretenait avec quelques sages vieillards de Sais, ville déjà vieille de huit cents ans, ainsi que le témoignaient ses annales gravées sur le mur sacré de ses temples. L'un de ces vieillards raconta l'histoire d'une autre ville plus ancienne de mille ans. Cette première cité athénienne, âgée de neuf cents siècles, avait été envahie et en partie détruite par les Atlantes. Ces Atlantes, disait-il, occupaient un continent immense plus grand que l'Amérique et l'Asie réunies, qui couvrait une surface comprise du douzième degré de latitude au quarantième degré nord. Leur domination s'étendait. même à l'Égypte. Ils voulurent l'imposer jusqu'en Grèce, mais ils durent se retirer devant l'indomptable résistance des Hellènes. Des siècles s'écoulèrent. Un cataclysme se produisit, inondations, tremblements de terre. Une nuit et un jour suffirent à l'anéantissement de cette Atlantide, dont les plus hauts sommets, Madère, les Açores, les Canaries, les îles du cap Vert, émergent encore.

Tels étaient ces souvenirs historiques que l'inscription du capitaine Nemo faisait palpiter dans mon esprit. Ainsi donc, conduit par la plus étrange destinée, je foulais du pied l'une des montagnes de ce continent ! Je touchais de la main ces ruines mille fois séculaires et contemporaines des époques géologiques! Je marchais là même où avaient marché les contemporains du premier homme! J'écrasais sous mes lourdes semelles ces squelettes d'animaux des temps fabuleux, que ces arbres maintenant minéralisés couvraient autrefois de leur ombre !

Ah ! Pourquoi le temps me manquait-il! J'aurais voulu descendre les pentes abruptes de cette montagne, parcourir en entier ce continent immense qui sans doute reliait l'Afrique à l'Amérique, et visiter ces grandes cités antédiluviennes. Là, peut-être, sous mes regards s'étendaient Makhimos, la guerrière, Eusebès, la pieuse, dont les gigantesques habitants vivaient des siècles entiers, et auxquels la force ne manquait pas pour entasser ces blocs énormes qui résistaient encore à l'action des eaux.

Un jour peut-être, quelque phénomène éruptif les ramènera à la surface des flots, ces ruines englouties! On a signalé de nombreux volcans sous-marins dans cette portion de l'Océan, et bien des navires ont senti des secousses extraordinaires en passant sur ces fonds tourmentés. Les uns ont entendu des bruits sourds qui annonçaient la lutte profonde de3 éléments; les autres ont recueilli des cendres volcaniques projetées hors de la mer. Tout ce sol jusqu'à l'équateur est encore travaillé par les forces plutoniennes.

Et qui sait si, dans une époque éloignée, accrus par les déjections volcaniques et par les couches successives de laves, des sommets de montagnes ignivomes n'apparaîtront pas à la surface de l'Atlantique ! Pendant que je rêvais ainsi, tandis que je cherchais à fixer dans mon souvenir tous les détails de ce paysage grandiose, le capitaine Nemo, accoudé sur une stèle moussue, demeurait immobile et comme pétrifié dans une muette extase. Songeait-il à ces générations disparues et leur demandait-il le secret de la destinée humaine? Était-ce à cette place que cet homme étrange venait se retremper dans les souvenirs de l'histoire, et revivre de cette vie antique, lui qui ne voulait pas de la vie moderne? Que n'aurais-je donné pour connaître ses pensées, pour les partager, pour les comprendre!


VI.           Texte 6 : P. Jacobs, Les aventures de Blake et Mortimer 

(le découpage du texte correspond au découpage en vignettes)

...Oui elle a bien été engloutie par l'océan à la suite d'une effroyable catastrophe provoquée par l'apparition dans notre système solaire, d'une comète géante. Cependant, par un singulier caprice du sort le désastre épargna, miraculeusement, un certain nombre de nos ancêtres qui surent survivre et lutter pour le mériter...


...Il s'agissait d'un groupe de mages et d'astronomes parmi les plus éminents, qui se trouvaient réunis à l'observatoire du mont Poséidon, l'actuelle île de Pico, afin d'observer les étranges phénomènes dont le peuple commençait à s'inquiéter...


...En effet, depuis quelques temps, coïncidant avec l'irruption dans le ciel d'une étrange lueur, des diverses provinces de l'empire, les gouverneurs signalaient d'étranges phénomènes: tremblements de terre, éruptions volcaniques, marées anormales, tempêtes dévastatrices, etc.


... Enfin, une nuit, la comète surgit brillante à l'horizon, grandissant d'heure en heure avec rapidité...


Trois jours après son apparition, la comète avait atteint des dimensions gigantesques, sa queue éblouissante semblait couvrir la moitié du ciel; en même temps, sur la terre, les phénomènes terrifiants se multipliaient...


... Les tremblements de terre se succédaient sans interruption, tous les volcans tonnaient à la fois; des raz-de-marée formidables s'élançaient à l'assaut des rivages; des îles surgissaient de l'océan, d'autres disparaissaient. La panique qui s'était emparée du peuple touchait à présent à la folie!... Et cependant les terribles bouleversements terrestres n'étaient encore que peu de chose comparés aux perturbations provoquées par ce fantasque visiteur dans le système de planètes auquel notre Terre appartient. En effet...


...à cette époque, la Lune était une planète indépendante, tandis qu'un satellite, plus petit, tournait autour de notre Terre. Or la comète géante, non seulement força la Lune à entrer dans la sphère d'attraction de la Terre, mais rapprocha aussi dangereusement le petit satellite de notre globe...


...Et ce qui devait arriver, arriva! Soudain, le quatrième jour, vers la douzième heure, le petit satellite tomba brusquement dans l'océan!!


...Sous le choc, la Terre oscilla: des îles entières, des fragments de continents disparurent, tandis qu'une vague monstrueuse faisait plusieurs fois le tour du monde balayant tout sur son passage!... Du haut de leur observatoire, la poignée de savants et leurs familles, assistèrent terrorisés, à l'anéantissement de Poséidopolis, la superbe capitale de l'empire, qui entraînait avec elle, dans l'abîme, la prestigieuse civilisation atlante.

blake.jpg 

 


Date de création : 20/08/2013 @ 10:19
Dernière modification : 20/08/2013 @ 10:19
Catégorie : Mythologie
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